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GRIGNOTER

Grignoter, Grignotage.s, Grignoteur.se.s

Autrice : Véronique Lemaitre

Définitions officielles

Grignoter est défini comme manger quelque chose en le croquant, en le rongeant petit à petit, du bout des dents

Le grignotage est l’action de grignoter.
C’est un mot de sens commun mais il peut aussi être utilisé dans des domaines de spécialité dans un discours savant ou normatif.
Il peut aussi s’employer pour parler de petites choses que l’on mange de temps à autre de manière fractionnée, y compris dans le temps d’une journée, des grignotages

Le grignoteur est celui qui grignote.

Aucune entrée dans les dictionnaires de nutrition n’a été trouvée, serait-ce tabou au point de ne pas l’écrire ?

Qui parle de quoi et comment ?

Dans les formes verbales, l’infinitif qui est en fait un impératif déguisé, domine dans les discours officiels et la négation dans le discours des patients « Pourtant je fais attention, je ne grignote plus comme avant entre les repas » ou « J’évite de grignoter plus tard en soirée ».
Les formes nominales concernent essentiellement le mot grignotage sauf chez les sociologues où on trouve des grignoteurs associé par 2 fois à mangeur et consommateur.
Des grignoteuses, que nenni !

Valeurs quantitatives

Les formes verbales, nominales et adjectivales sont distribuées de manière différente selon les types de corpus :

  • Grignotage.s, Grignoteur.se.s sont massivement fréquentes dans les corpus des discours officiels des instances nationales, de sociologie et de psychologie alors qu’elles sont plus rares dans les discours des patients 
  • Grignoter en contraste est plus fréquent dans les discours des patients et très rare dans le corpus de discours officiels
  • Grignoté est très peu présent et uniquement dans le corpus sociologie

Analyse des discours

En sociologie, le grignotage est clairement défini comme une manière de manger  spécifique qui se manifeste différemment selon les cultures et qui peut correspondre dès lors :

  • soit à une norme acceptée (comme c’est le cas dans les pays asiatiques) 
  • soit à une pratique ordinaire : le snacking (comme c’est le cas aux États-Unis) et auquel chaque culture attribue des valeurs positives ou négatives :

Célébrer le grignotage, c’est un moyen indirect de dénigrer le repas traditionnel “aussi ringard, guindé, répressif, franchouillard et même nocif que le grignotage est branché, décontracté, informel, injustement réprimé et bon pour la santé”». Ceci peut cependant apparaître en contradiction avec la valorisation de la « norme du repas ternaire » (entrée, plat garni, dessert) et l’interdit du grignotage – J.P. Poulain

Au pluriel grignotages renvoie aussi aux produits consommés au cours du grignotage, les grignotages désignent alors les sucreries, les boissons sucrées, les chips etc.
Ces « produits de grignotage » sont riches en sucre, graisses, sel, souvent les 3 à la fois ; ils sont en même temps :

  • désignés comme responsables des maladies métaboliques actuelles (obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires, …) 
  • proposés aux consommateurs partout via les distributeurs des gares, des entreprises, les linéaires près des caisses en supermarché 
  •  valorisés et portés au travers de campagnes publicitaires agressives et de slogans incitant à en consommer toujours plus pour se faire du bien.

En résumé, les messages sont contradictoires : il est mal pour la santé de grignoter mais il est impossible d’y échapper. La culpabilité induite touche les mangeurs alors qu’elle devrait être du côté de l’agro-alimentaire !
« Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé », « Un Mars et ça repart », « Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas ».

S. Lahlou prend également en compte le grignotage comme un des critères lui permettant d’établir sa typologie des mangeurs en différenciant les grignoteurs (les célibataires campeurs, les urbains modernes, les familiaux, les bien installés) de ceux qui ne grignotent pas (les traditionnels âgés, les isolés, les ruraux domestiques).

Dans les discours officiels des instances nationales, le grignotage est considéré comme une déviance, en regard d’une certaine norme de prise alimentaire représenté par le « repas ternaire » (entrée, plat garni, dessert) distribué dans la journée en Europe occidentale et particulièrement en France où le grignotage peut ainsi être considéré comme un comportement  alimentaire pathologique, préjudiciable pour la santé voire moralement répréhensible.

Le problème avec le grignotage, c’est qu’il nous guette à tout moment de la journée ! Stress, fatigue, ennui, besoin de réconfort…Et le pire, c’est qu’on n’a pas forcément faim : notre estomac, habitué à travailler en permanence, est simplement déréglé.
Autre travers du grignotage, on a tendance à délaisser les collations santé (fruits secs et frais, laitages) pour se jeter sur des aliments gras et sucrés : viennoiseries, barres chocolatées, bonbons… autant de petits plaisirs à éviter si on veut limiter les risques de prise de poids et de maladies cardio-vasculaires.
https://www.mangerbouger.fr

En contraste, le discours des patients ne parle pas de grignotage mais davantage des circonstances de l’acte de grignoter dont la sémantique s’enrichit alors de propriétés relatives :

  • aux aliments grignotés (des douceurs, des sucreries, du pain et du fromage)
  • aux lieux et temps où ils grignotent, en dehors des repas, à l’apéro, devant la TV, sur le pouce
  • aux circonstances et à la présence/absence d’autres personnes
  • à la notion de plaisir
  • à l’histoire personnelle et culturelle
  • au vécu souvent culpabilisant en regard des injonctions, des normes diététiques
 Mme Crack : « Quand je rentre chez moi le soir je ne peux pas m’empêcher de grignoter quelque chose, j’ai tellement faim que je craque sur la baguette bien fraîche et je m’en veux après »
Diététicienne : « Pourquoi cette culpabilité à manger alors que vous avez faim ? »
Mme Crack : « Grignoter c’est pas bien, non ? »
D : « C’est quoi grignoter pour vous ? »
Mme Crack : « C’est manger entre les repas »
D : « D’accord mais alors peut-être pouvez-vous trouver un autre mot pour dire « je rentre j’ai faim et je mange du pain » ?
Mme Crack : « Oui peut-être… mais goûter c’est bon pour les enfants j’ai passé l’âge euh… »
D : « Ca pourrait être un mot que vous aimez bien sans rapport avec ceux habituellement utilisés pour les repas ; un nom de fleur, de pays, un prénom, un objet, ce qui vous passe par la tête là en ce moment ? »
Mme Crack : « Myosotis, c’est ma fleur préférée, elle a la même couleur que mes yeux et j’aime ces sonorités sifflantes »
D : « Donc quand vous rentrez chez vous et que vous avez faim, vous pourriez faire myosotis ? »
Mme Crack : « Oui je crois que je comprends, je vais essayer dès demain »

Conseils, préconisations, positionnement de la diététique 3H

Des réponses en forme de verbe infinitif : se poser, déguster, apprécier, prendre le temps, choisir l’aliment plaisir, mettre en scène ce bon moment, se faire du bien, se réconforter vraiment.

Des réponses sous forme nominale : estime de soi, légitimité au plaisir alimentaire, aliments plaisants, écoute du corps, des sensations, des émotions, acceptation, envie de, plaisir à. 

Des réponses sous forme adjectivale : plaisant, agréable, doux, chaud, pétillant, rafraîchissant, réconfortant, délassant, déstressant, convivial, appétissant, gourmand, fondant, sucré, fruité.

Et puis n’y-aurait-il que manger qui puisse réconforter, quelles autres sources de bien-être ? nager, parler, câliner, marcher, faire du shopping, jouer du piano, écouter de la musique, regarder un film, observer la nature, méditer, cueillir des fleurs, dormir, sortir son chien, caresser son chat, boire un thé, danser, …

La culpabilité, vilaine chose qui gâche les meilleurs moments, comment faire avec elle ? Elle naît de la pensée que grignoter serait une mauvaise chose, source de tous les maux donc à éviter.
Grignoter est ordinaire/banal/commun, tout le monde grignote et ce n’est pas un problème si le plaisir et le réconfort sont au rendez-vous.
Grignoter en tant que manière de manger est-il envisageable ?

Et que penser des grignotages sains, diététiques ? par exemple grignoter des amandes, non salées bien sûr ou bien des bâtonnets de carottes, de concombre, des radis ou encore des fruits, de préférence la pomme ? Est-ce préférable à grignoter des chips, du chocolat ou des bonbons ? 
Ces « grignotages sains » sont souvent préférés par les grignoteur.se.s qui pensent ainsi éviter la culpabilité et limiter les calories ingérées. Il faut constater que le plus souvent ils finissent par « craquer » sur l’aliment vraiment désiré. 
Dans ce cas quel aliment grignoté est inutile, la pomme ou le chocolat ?  A méditer